Le cheminement de l’école publique québécoise vers la laïcité (Partie III – Fin)
Par :Médias Maghreb - Mon Apr 16, 3:29 am
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C’est à propos du terme « laïcité » qu’un lourd malaise persiste, dû à une mauvaise perception de ce concept, lequel devrait se limiter à exprimer la neutralité et la non-intervention l’État – et de l’école publique – face aux diverses expressions de la foi….
Un regrettable malentendu sur la laïcité
C’est à propos du terme « laïcité » qu’un lourd malaise persiste, dû à une mauvaise perception de ce concept, lequel devrait se limiter à exprimer la neutralité et la non-intervention l’État – et de l’école publique – face aux diverses expressions de la foi. À cet égard, la tentation est forte au Québec de puiser dans l’expérience française, plus radicale, de laïcité, mais cela s’avère aussi risqué qu’inapproprié et ce pour des raisons historiques, sociologiques et juridiques. Le recours à l’accommodement raisonnable – instrument développé par la jurisprudence nord-américaine de Common Law – reste source de mécontentement et de confusion, de nombreux citoyens percevant cet outil comme une concession indue, une ingérence de nature religieuse intolérable en milieu scolaire laïque, qu’il s’agisse de Hijab, de Kirpan et autres temps et lieux de prières.
Il convient de signaler que cette réticence, loin d’être confinée au système scolaire public, est généralisée et exprime la résistance que la société québécoise manifeste à l’égard de l’expression du religieux dans l’espace public. Les raisons tiennent à plusieurs facteurs :
1 – La sécularisation assez profonde, rapide et récente du Québec.
2 – Le combat pas si lointain et pas complètement achevé des femmes pour l’égalité de leurs droits par rapport aux hommes.
3 – La tradition civiliste (Code civil), plus interventionniste sur le plan législatif, relativement plus rigide et plus centralisatrice et au sein de laquelle l’accommodement raisonnable – fruit d’un volontarisme jurisprudentiel anglo-saxon souple – aurait eu du mal à émerger. On en a pour preuve la gestion par la loi française des signes religieux ostensifs, même si certaines manifestations de fait de l’accommodement raisonnable, inconnu en droit français, existent comme les « créneaux communautaires » permettant à des femmes juives et musulmanes d’utiliser, hors de la présence d’hommes, quelques piscines publiques à des heures précises, et ce en dépit de « valeurs républicaines » aussi fortes que la laïcité.
4 – Une influence française sur l’intelligentsia québécoise qui s’est traduite par certaines similitudes, dans le traitement médiatique et au sein des opinions publiques de France et du Québec, des affaires du Hijab et du turban sikh, et par la tentation facile du recours à l’interdit législatif généralisé.
Le Québec, une société distincte
Tout cela se reflète dans une différence notable de perception et de réaction entre le Québec et les provinces anglophones du Canada où Hijab et Kirpan ne posent pas de sérieux problèmes et ne donnent pas lieu à de vives polémiques. Hors Québec, et chez certaines couches de la population québécoise d’origine étrangère, il existe une tendance forte à effectuer la comparaison avec le reste du Canada, et par voie de conséquence, à considérer les Québécois comme moins tolérants par rapport aux autres Canadiens par rapport à la diversité quand celle-ci s’affirme publiquement par des signes religieux.
Or, si la comparaison n’a rien d’illégitime, elle n’en est pas moins biaisée, voire injuste car elle ne prend nullement en compte la réalité historique, sociologique et religieuse du Québec et son évolution récente. En ce sens, le Québec est aussi une société distincte qui, de plus, n’est pas tout à fait à l’aise avec le multiculturalisme canadien. Par ailleurs, une nuance de taille mérite d’être apportée; elle a trait à l’importance du nombre de demandes d’accommodement raisonnable qui se règlent de manière positive, au jour le jour, hors cour et loin des polémiques médiatiques, y compris au sein du réseau scolaire (exemples : examens en dehors de certaines journées de fêtes religieuses qui donnent lieu aussi à des congés au personnel des Commissions scolaires; éducation physique adaptée au jeûne du Ramadan, etc.)
Les réticences à l’accommodement raisonnable en général, y compris dans le réseau scolaire, reflètent un décalage entre le volontarisme juridique progressiste découlant des Chartes des droits et libertés, de même que le faible niveau actuel d’acceptabilité sociale. Rien n’indique que le droit échouera, dans un État de droit, à faire évoluer les mentalités en la matière, dans la mesure où l’accommodement raisonnable est censé bien plus fournir une certaine souplesse contribuant à l’intégration plus harmonieuse des minorités dans la société, qu’accentuer l’altérité.
Trop d’exigences envers l’école publique commune ?
La question n’est pas que théorique dans la mesure où l’on demande à l’école d’être un lieu privilégié d’éducation et de formation, d’acquisition du savoir, de transmission des connaissances et d’accession à diverses compétences. Parallèlement, on veut aussi qu’elle contribue à l’émergence de citoyens responsables, porteurs de valeurs et à former « un esprit sain dans un corps sain ». Enfin, l’école a un rôle à jouer dans le développement et l’épanouissement de la personnalité, y compris sur les plans éthique et spirituel, ce qui figure expressément dans la Loi sur l’instruction publique.
Par ailleurs, le peu d’heures consacrées à l’éthique et à la culture religieuse dès septembre 2008, le fait qu’une année du cycle secondaire en soit totalement privée, et le retard pris dans l’élaboration du programme et la formation des futurs enseignants risquent de décevoir ceux qui avaient mis beaucoup d’espoir dans un cours rendu hautement nécessaire dans une société de consommation qui, de surcroît, a évacué le sacré.
Est-ce trop demander à une école déjà aux prises avec des questions aussi cruciales que le décrochage et l’analphabétisme fonctionnel? A-t-elle la vocation, la mission et les moyens de combler le manque de contribution traditionnelle des familles, des communautés et de la société civile en général dans l’éducation des enfants?
Enfin, le fait que le débat sur la laïcité à la québécoise se cristallise essentiellement sur l’école publique, de par la volonté de l’État lui-même et des courants divers traversant l’opinion publique, accentue cette pression sur un réseau scolaire qui ne compte plus les défis qui se posent à lui, et parfois à lui seul.
Vers un modèle québécois de laïcité?
Le rejet du multiculturalisme canadien, source de communautarisme et de fragmentation sociale en de trop nombreuses « solitudes » ethniques et religieuses – du moins aux yeux de nombreux Québécois – laisse entrevoir une velléité d’approche interculturelle censée être plus intégrative des minorités. Les pourfendeurs québécois du multiculturalisme – inscrit dans la constitution et la loi canadiennes – feignent d’ignorer deux éléments importants :
- D’une part, il n’existe pas, à ce jour, de preuves tangibles de l’échec du modèle canadien, et le parallèle fait avec l’expérience britannique et sa faillite ne résiste guère à l’analyse.
- Par ailleurs, le multiculturalisme n’est pas que « canadian » puisqu’une disposition de la Charte québécoise des droits et libertés du Québec y fait implicitement référence (article 10), alors qu’une autre, l’article 20 évoque expressément l’appartenance ethnique.
- Si le Québec majoritaire persiste à rejeter le multiculturalisme pour lui préférer une approche plus intégrative de nature interculturelle, il faudra alors faire le deuil de l’option assimilationniste à la française et s’engager dans un choix de société réel qui transcende les affirmations de principe et qui traite de front les questions criantes de discrimination, particulièrement en emploi, dont souffrent les minorités les plus vulnérables, à savoir les Arabes, les musulmans et les Noirs. Dans la situation actuelle, persiste donc un flou qui pourrait être source d’interrogations quant à la volonté réelle de la société et de l’État québécois en faveur de l’interculturalité, et aux moyens qu’elle utiliserait à cette fin.Il faut souhaiter vivement que l’inadaptation du modèle de « laïcité à la française » à la réalité québécoise gagne du terrain au niveau de l’intelligentsia, des médias et de l’opinion publique. Il en est de même de l’acceptabilité sociale de l’accommodement raisonnable et de l’expression du religieux dans l’espace public, incluant le réseau scolaire. C’est alors que la velléité laissera place à une véritable volonté politique de la part de l’État, et à un projet de société qui enrichira la culture commune du Québec à laquelle les immigrants doivent adhérer et que l’école publique, tout aussi commune, a le devoir de promouvoir.
En dépit des critiques formulées à l’égard de la multiplication des forums traitant de l’accommodement raisonnable, y compris à l’école, il y a lieu d’espérer que les travaux en cours et les résultats attendus éclairent le chemin à parcourir et tracent la voie à un débat plus large sur la définition d’un modèle de laïcité propre au Québec d’aujourd’hui, et plus encore à celui de demain qui sera forcément de plus en plus divers, mais intégré autour de la culture publique commune. L’école publique commune, et même l’école privée, devraient tracer la voie grâce au programme d’éthique et de culture religieuse, pour peu que l’État québécois y mette une volonté assortie de moyens humains et financiers à la mesure des ambitions que devrait se donner une société appelée à assumer la réalité inéluctable de son propre cheminement vers davantage de métissage.
Par Touhami Rachid RAFFA pour Médias Maghreb
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